En juillet 2004 se déroula dans la blogosphère[1] la bataille d'U-blog, qui opposait les utilisateurs de cette plate-forme à celui qui venait de la racheter, Loïc Le Meur. Il entendait faire évoluer une pratique conviviale et gratuite vers une utilisation marchande, au service du commerce et des entrepreneurs.
Quatre ans après, U-blog n'existe plus : les utilisateurs ont migré vers d'autres plateformes de blogs ou se sont installés chez eux, via Dotclear ou Wordpress, beaucoup ont cessé de bloguer, d'autres sont devenus célèbres, comme Maître Eolas.
Loïc Le Meur a poursuivi son ascension. Considéré comme le blogueur de plus célèbre de France dans les années 2006-2007, compagnon de campagne de Nicolas Sarkozy, il a finalement choisi de partir aux Etats-Unis créer une nouvelle société, basée sur l'échange de vidéos en ligne, Seesmic.
Entre temps, l'idée qu'on pouvait s'enrichir en ouvrant un blog a fait son chemin, pour le meilleur comme pour le pire : certains ont su utiliser l'outil pour faire connaître leur activité, d'autres se sont contentés d'ouvrir des usines à "buzz", répercutant ad nauseum les mêmes informations commerciales, reprenant les mêmes thèmes, ciblant les mêmes publics en utilisant les mêmes tics de langage. Dans le même temps, quelques blogueurs ont pensé arrondir leurs fins de mois en rédigeant des publi-rédactionnels déguisés en anecdotes à la première personne : "Pour les deux ans de ma garden-party, j'ai essayé la nouvelle brouette à pneus en fer forgé, trop bien, trop d'la balle, faites comme moi achetez-là!". Malgré les déclarations de gains faramineux, la plupart ont surtout semblé recueillir les lazzis de leurs pairs : "Tu peux te la mettre où je pense, ta brouette, Gontran".
En ce mois de Juillet 2008, une nouvelle bataille agite la blogosphère. Cette fois encore, elle est générée par l'arrivée de nouvelles pratiques. Alors que plusieurs journaux ayant pignon sur rue développent leur site en ligne, comme Le Figaro.fr, on voit émerger de nouveaux titres, d'orientation populaire, spécialisés dans le fait-divers, un peu à la manière des tabloïds anglais. Le Post. fr est le fleuron de cette presse en ligne. Elle laisse une part importante aux publications des lecteurs ou de chroniqueurs-pigistes, dont certains sont d'anciens blogueurs.
La presse historique suit cahin-caha cette évolution. Des journalistes reconnus, comme Jean-Michel Aphatie, de RTL, ou des animateurs populaires, comme Morandini, ouvrent des espaces personnels, qui, tout en ressemblant à des blogs, n'utilisent pas de liens et ne génèrent pas d'échanges avec les commentateurs.
En mettant les pieds en blogosphère, les journalistes semblent aborder des terres dont ils méconnaissent les usages : libres discussions, parfois vives et polémiques, échanges, rebonds, liens entre pairs.
La semaine dernière, un conflit éclate entre blogueurs et journalistes. Ils s'opposent sur l'appréciation d'une vidéo sortie clandestinement des studios de France 3, dans laquelle le Président de la République[2] Nicolas Sarkozy était filmé (à son insu?) avant d'être interrogé par la journaliste Audrey Pulvar.
Pour les uns, cette vidéo n'avait aucun intérêt et pour les autres, elle éclairait la personnalité du chef de l'Etat.
Très vite, l'objet même du débat s'est effacé des esprits et les intervenants s'en sont pris les uns aux autres. Les journalistes reprochant aux blogueurs de s'auto-proclamer compétents sur des sujets auxquels ils ne connaissaient rien, les blogueurs rétorquant que les journalistes, par leurs façons de faire, montraientt justement leur propre incompétence.
L'un des belligérants, Guy Birenbaum, journaliste du Post.fr, (par ailleurs ancien blogueur, ancien éditeur, ancien universitaire, et animateur radio) s'en est pris plus particulièrement à Versac, blogueur historique, très estimé de notre blogosphère, créateur de la République des Blogs, lançant des insinuations sur une pseudo collusion entre ses activités bloguesques et ses activités professionnelles. Pour Versac, qui, ces derniers temps, s'interrogeait sur son envie de continuer à bloguer, ce fut la mesquinerie de trop : il a décidé de fermer son blog.
Derrière ces querelles se joue une nouvelle étape de l'évolution de la blogosphère.
D'un côté des pratiques basées sur l'échange raisonné (fût-il, parfois musclé et polémique) entre gens de bonne compagnie, de l'autre des pratiques où la course à l'audience singe celle de la télévision (avec la multiplication de vidéos de peu d'intérêt).
On pourra me rétorquer que ma vision est bien élitiste.
Je crois qu'elle ne l'est pas.
Au contraire : les gens de bonne compagnie ne sont pas forcément issus des réseaux traditionnels (grandes écoles, fils de bonne famille, célébrités vus à la télé). Ils sortent du lot par leur propre originalité, leur créativité, ou par les ouvertures qu'ils offrent, les domaines qu'ils balisent pour le néophyte.
Mieux encore : chacun choisit sa blogosphère, ses gens de bonne compagnie. Cent fils de rss forment ma blogosphère, je me moque que les gens que je lis soient ou non influents, je leur demande de m'amuser, de m'émouvoir, de m'inquiéter, de me faire réfléchir, de m'ouvrir des horizons, de m'aider à douter de mes certitudes.
Nous sommes libres de nous lire et de nous quitter, d'ouvrir et de fermer nos espaces d'écriture. Nous ne vivons pas de nos blogs, nous nous en offrons librement la jouissance.
C'est la constante de ma blogosphère, depuis 2004, c'est pour cela que je ne suis pas inquiète, malgré cette nouvelle bataille estivale.
(PS : Je suis à la campagne, donc peu réactive en ce qui concerne la gestion des commentaires)